"Les chrétiens d'Irak sont des citoyens de seconde zone"
Julien Vallet | le 11.06.2012 à 17:17
Mgr Casmoussa, chrétien oriental, archevêque de Mossoul, était en France pour la sortie de son livre « Jusqu'au bout ». L'occasion pour lui de témoigner de la situation désastreuse de la minorité chrétienne dans un pays, l'Irak, déchiré par la guerre. Mgr Casmoussa vit désormais au Liban.

Quelles sont les discriminations qui continuent de s'exercer contre les chrétiens d'Irak ?
Les chrétiens ont l'impression d'être considérés comme des citoyens de seconde zone. Nous souhaitons que les lois soient remaniées pour donner les mêmes droits à tous les citoyens, chrétiens et musulmans. Par exemple, dans les écoles, l'enseignement religieux est obligatoire, même s'il n'y a qu'un seul élève musulman dans la classe. En revanche, pour les chrétiens, il faut qu'il y ait 51% d'élèves chrétiens dans une école pour avoir accès au catéchisme. Au niveau marital, si un musulman veut épouser une chrétienne, c'est possible, mais pas le contraire. Un chrétien doit nécessairement se convertir pour pouvoir se marier avec une musulmane. Par conséquent, dans un mariage mixte, les enfants sont élevés dans l'Islam et ne peuvent même pas faire le choix de leur religion une fois devenus adultes. Un chrétien peut se convertir, alors qu'un musulman ne pourra jamais changer de religion. Nous, les chrétiens, nous avons la liberté de culte, mais pas la liberté de conscience. Les autorités irakiennes mettent systématiquement des bâtons dans les roues des chrétiens quand il s'agit de leur développement, par exemple pour l'attribution de permis de construire pour les églises. Il faut réclamer les autorisations aux préfectures, où les musulmans dominent et où il n'y a pas de chrétiens. Il n'y a pas d'obstacles à l'entrée des chrétiens dans l'administration mais ils y sont très peu représentés et nous n'avons que deux ou trois sous-préfets chrétiens dans tout l'Irak. Aujourd'hui, dans le gouvernement actuel, il y a effectivement un chrétien, mais il occupe un poste peu important: il est ministre de l'Environnement. De la même façon, il y avait aussi un chrétien dans le gouvernement de Saddam Hussein, mais il n'était que vice-ministre.
La situation était-elle plus « enviable » sous le régime de Saddam Hussein ?
Les chrétiens d'Irak n'avaient pas plus de droits sous Saddam Hussein. De la même manière, ce n'est pas parce que les Américains sont venus, puis qu'ils sont partis, que la situation des chrétiens s'est améliorée. Les discriminations que subissent les chrétiens sont la conjonction de plusieurs phénomènes dont l'essor récent des fondamentalismes mais aussi de la mentalité générale des Irakiens. Le sort des chrétiens ne dépend pas d'un régime en soi. Longtemps, les choses se sont déroulées sur le mode de la cohabitation pacifique: « Nous avons notre religion, vous avez la vôtre ». Ces dernières années ont vu l'essor des fondamentalistes. La présence des troupes américaines a beaucoup fait pour empirer les choses. Les Américains pensaient nous apporter la démocratie, ils ne nous ont amené que le désordre. Désormais, il n'y a plus de règles qui retiennent ces groupuscules terroristes. Et le pouvoir en place recherche l'appui de ces groupes, ce qui leur permet d'agir en toute impunité.
Etes-vous favorable à la création d'une région autonome pour les minorités chrétiennes dans ce que l'on nomme « La Plaine de Ninive », dans le nord du pays, autour de la ville de Mossoul ?
Ce sujet ne nous intéresse pas dans son domaine politique, mais plus dans son aspect économique. Il s'agirait d'un grand plan de développement des capacités économiques de cette région. Cela passe par l'amélioration de l'administration mais aussi par la revalorisation d'une région sur le plan économique. Je crois que dans le contexte actuel, favoriser une région en particulier avec une minorité religieuse, ce n'est pas très heureux... Il faut que cela soit une région d'accueil pour toutes les minorités locales, les Yézidis par exemple aussi bien que les chrétiens. Nous ne voulons pas être un ghetto et nous ne souhaitons pas qu'on nous accorde une faveur. Les chrétiens sont dispersés partout en Irak mais nous ne pouvons leur demander de venir tous se rassembler dans une région en particulier. Les régions chrétiennes du Nord de l'Irak sont naturellement plus développées, comparé au Sud chiite parfois beaucoup plus misérable. C'est une région développée, qui attire déjà le travail et les investisseurs. Elle deviendra naturellement attractive. Mais qu'on n'oblige personne à y aller.
Craignez-vous, comme c'est le cas dans d'autres pays arabo-musulmans, l'arrivée au pouvoir de mouvances islamistes, un an après les premiers « printemps arabes » ?
C'est vous les Occidentaux qui avez inventé ce terme de « printemps arabe », pas les Arabes. Jamais on n'aurait eu l'idée d'appeler la Révolution de 1789 le « printemps français ». Du côté de l'idéologie religieuse, si on laisse une certaine liberté d'action à ceux qui sont naturellement enclins à utiliser la violence comme arme politique, tout est à craindre, partout y compris au Liban. Dans la querelle qui oppose chiites et sunnites en Irak, on nous a demandé, à nous les chrétiens, d'être en quelque sorte « des anges de paix ». J'ai proposé à mes camarades chrétiens d'oser quelques actions symboliques à ce niveau-là, ce qui leur permettrait de gagner en visibilité médiatique et en confiance politique.
Craignez-vous la disparition à terme de la communauté chrétienne d'Irak, déjà divisée par deux depuis 2003 ?
Vous, les Occidentaux, vous voyez ce que nous avons perdu, mais nous, nous voyons ce qui nous reste. Nous conservons l'espérance que la tempête cesse. Nous craignons évidemment de subir le même sort que les chrétiens du sud de la Turquie au début du siècle. Mais nous disposons encore de pas mal de facteurs positifs qui nous permettent d'espérer. Nous ne pensons pas perdre cette bataille-là. Mais cela ne se fera qu'à condition qu'il y ait une certaine unité et une volonté du gouvernement de nous venir en aide. Les chrétiens doivent œuvrer avec plus d'unité, comme une communauté unie, même si nous ne sommes qu'une minorité. Nous avons encore la possibilité d'agir, nous avons notre Eglise, nous pouvons organiser nos processions religieuses. Nous avons encore notre liberté de mouvement, malgré les événements. Beaucoup d'amis musulmans nous ont dit qu'ils souhaitaient revenir aux temps de paix d'avant l'invasion américaine. Nous avons bon espoir car il y a un certain nombre de points positifs qui jouent en notre faveur. Il existe un courant d'intellectuels musulmans irakiens qui dénoncent la mainmise des islamistes sur la sphère politique publique. De plus, jusqu'à nouvel ordre, le gouvernement n'est pas religieux, il se présente encore comme laïc, respectueux de l'ordre constitutionnel. Nous avons des atouts à notre disposition, qui nous font croire qu'il est toujours possible d'agir. La cohabitation reste possible. Des familles musulmanes ont gardé les maisons de leurs voisins chrétiens. Dans notre communauté, si vulnérable, nous avons peur de tout, de sortir de chez nous, des agressions, etc. Chaque fois qu'il y a un attentat à la bombe, un meurtre de notables ou que notre communauté est visée, bien évidemment cela affecte toute notre petite communauté. Mais nous ne perdons pas espoir. Beaucoup de chrétiens restent optimistes. Evidemment que nous craignons que les fondamentalistes ne prennent le pouvoir. Mais aucun régime n'est éternel.












