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Turquie : les alévis sur la sellette

Julien Vallet | le 30.08.2012 à 12:40
En Turquie, la minorité religieuse des alévis est victime depuis quelques semaines d'incidents qui suscitent l'inquiétude au sein de la communauté. Les alévis sont estimés à entre 15 et 25 millions en Turquie. Alors qu'il est fait mention de la religion sur la carte d'identité, les avis divergent cependant sur  leur nombre : ils seraient entre 10 et 15% de la population turque selon les sources officielles et entre 20 et 25% selon leurs propres chiffres. Ils se rattachent au courant du chiisme pour certaines croyances, notamment l'adoration d'Ali et les douze imams, mais ne pratiquent pas le ramadan et n'effectuent pas le pèlerinage à La Mecque. Ils ne se rendent pas dans des mosquées mais dans des
« cemevi » (littéralement « maison de cem », le « cem » étant le rituel religieux alévi).

Une décision de la Cour de cassation turque refusait récemment de reconnaître les lieux de culte alévis en tant que tels. De sorte que l'Etat turc n'est plus obligé de les financer, contrairement aux mosquées. L'un des principaux problèmes de la communauté était déjà que les alévis, qui payent leurs impôts comme tous les citoyens turcs, ne bénéficient pas des services du directorat des cultes - le diyanet - sous le contrôle des sunnites.

La Turquie de l'AKP : « une race, une religion, une langue »

La Cour européenne des droits de l'homme a condamné la Turquie pour la place prépondérante qu'elle accorde au sunnisme dans les cours obligatoires de religion. La justice turque a choisi d'ignorer cette décision et a débouté une famille alévie qui avait demandé à en être dispensé. Les alévis craignent une assimilation au sunnisme ainsi qu'un recul du principe de laïcité. Pour Erdal Kilickaya, président de la Fédération de l'union des alévis de France (FUAF), qui représente les 200 000 alévis de l'Hexagone : « Sous leur étiquette de pays "laïc", le gouvernement turc mène une politique de propagande, à l'encontre de la laïcité, avec comme seul objectif d'instaurer un nouveau modèle idéologique "une race, une religion, une langue" ».

Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan (photo AFP).
En juillet dernier, le Parlement turc a refusé de construire un cemevi dans ses murs. Puis, cela avait été au tour de Recep Tayyip Erdogan, premier ministre sunnite, chef du parti AKP (Justice et développement, islamistes modérés) de qualifier de « monstruosité » une cemevi d'Istanbul. Le 26 du même mois, une foule en colère d'une centaine de personnes a jeté des pierres et brûlé la maison d'une famille alévie, dans la province de Malatya, dans le sud-est du pays. Un membre de la famille, Hasan Hüseyin Evli, se serait selon la rumeur plaint d'un joueur de tambour du ramadan qui les réveillaient au moment du sahur, ce repas pris avant le lever du soleil pendant le mois de jeûne. D'après un autre membre de cette famille, Servet Evli, les alévis qui vivent dans ce quartier doivent subir quotidiennement menaces et intimidations de la part des voisins. Plus récemment, le 16 août, toujours dans la même région, une autre maison alévie avait été vandalisée, et l'inscription « Mort aux alévis » écrite sur la voiture de l'un d'entre eux.

Mercredi 22 août, vingt-cinq maisons alévis ont été marquées d'une croix bleue, dans le quartier de Kartal, à Istanbul. Le lendemain, pendant la nuit, un cemevi a failli être incendié dans le même quartier. « Les alévis sont clairement menacés, et en toute impunité désormais, a déclaré Ali Kenanoglu, président l'association culturelle alévie Hubyar Sultan. Nous voulons que les coupables soient arrêtés le plus vite possible ».

Les athées, une « jeunesse de drogués »

L'AKP avait pourtant envisagé un rapprochement avec les alévis en 2008, qui avait vu le premier ministre visiter un cemevi tandis que le gouvernement présentait ses excuses pour les massacres dont ils avaient été victimes entre 1937 et 1938, à la suite révoltes. Les alévis ne sont pas les seuls à être victimes de la vindicte du gouvernement. Les athées sont également dans la ligne de mire du gouvernement. En février dernier, Recep Tayyip Erdogan les a accusés d'être une « jeunesse de drogués » tout en déclarant vouloir former une jeunesse religieuse.

Le célèbre pianiste et compositeur turc Fazil Say, 42 ans, accusé d'atteinte aux valeurs religieuses, sera jugé en octobre 2012. Il risque jusqu'à un an et demi de prison pour « insultes publiques aux valeurs religieuses adoptées par une partie de la nation ». Dans un tweet, Fazil Say citait un vers du grand poète persan du XIe siècle,Omar Khayyam, évoquant «les flots de vin qui coulent au paradis». Dans un autre, il se moquait de l'appel à la prière du muezzin. Les médias et les intellectuels ne sont pas épargnés : un journal satirique et une maison d'édition sont actuellement en procès, l'un pour avoir écrit « que la religion est un mensonge », l'autre pour avoir publié un livre sur le « droit à ne pas croire ».