Turquie : les alévis sur la sellette
Julien Vallet | le 30.08.2012 à 12:40
« cemevi » (littéralement « maison de cem », le « cem » étant le rituel religieux alévi).
Une décision de la Cour de cassation turque refusait récemment de reconnaître les lieux de culte alévis en tant que tels. De sorte que l'Etat turc n'est plus obligé de les financer, contrairement aux mosquées. L'un des principaux problèmes de la communauté était déjà que les alévis, qui payent leurs impôts comme tous les citoyens turcs, ne bénéficient pas des services du directorat des cultes - le diyanet - sous le contrôle des sunnites.
La Turquie de l'AKP : « une race, une religion, une langue »
La Cour européenne des droits de l'homme a condamné la Turquie pour la place prépondérante qu'elle accorde au sunnisme dans les cours obligatoires de religion. La justice turque a choisi d'ignorer cette décision et a débouté une famille alévie qui avait demandé à en être dispensé. Les alévis craignent une assimilation au sunnisme ainsi qu'un recul du principe de laïcité. Pour Erdal Kilickaya, président de la Fédération de l'union des alévis de France (FUAF), qui représente les 200 000 alévis de l'Hexagone : « Sous leur étiquette de pays "laïc", le gouvernement turc mène une politique de propagande, à l'encontre de la laïcité, avec comme seul objectif d'instaurer un nouveau modèle idéologique "une race, une religion, une langue" ».

Mercredi 22 août, vingt-cinq maisons alévis ont été marquées d'une croix bleue, dans le quartier de Kartal, à Istanbul. Le lendemain, pendant la nuit, un cemevi a failli être incendié dans le même quartier. « Les alévis sont clairement menacés, et en toute impunité désormais, a déclaré Ali Kenanoglu, président l'association culturelle alévie Hubyar Sultan. Nous voulons que les coupables soient arrêtés le plus vite possible ».
Les athées, une « jeunesse de drogués »
L'AKP avait pourtant envisagé un rapprochement avec les alévis en 2008, qui avait vu le premier ministre visiter un cemevi tandis que le gouvernement présentait ses excuses pour les massacres dont ils avaient été victimes entre 1937 et 1938, à la suite révoltes. Les alévis ne sont pas les seuls à être victimes de la vindicte du gouvernement. Les athées sont également dans la ligne de mire du gouvernement. En février dernier, Recep Tayyip Erdogan les a accusés d'être une « jeunesse de drogués » tout en déclarant vouloir former une jeunesse religieuse.
Le célèbre pianiste et compositeur turc Fazil Say, 42 ans, accusé d'atteinte aux valeurs religieuses, sera jugé en octobre 2012. Il risque jusqu'à un an et demi de prison pour « insultes publiques aux valeurs religieuses adoptées par une partie de la nation ». Dans un tweet, Fazil Say citait un vers du grand poète persan du XIe siècle,Omar Khayyam, évoquant «les flots de vin qui coulent au paradis». Dans un autre, il se moquait de l'appel à la prière du muezzin. Les médias et les intellectuels ne sont pas épargnés : un journal satirique et une maison d'édition sont actuellement en procès, l'un pour avoir écrit « que la religion est un mensonge », l'autre pour avoir publié un livre sur le « droit à ne pas croire ».












